Antonin Detemple—
Premiers Bourgeons
2022
Que produit-on ? Comment le vivant devient-il une ressource, et comment la nature devient-elle un objet ? C’est en tentant de décrypter la manière dont notre naturel intérêt pour la fabrication d’outils et d’objets, a conduit les sociétés occidentales à considérer le monde entier comme une (in)épuisable ressource. Cette pensée, qui émerge il y a cinq siècles, mène finalement à des crises environnementales et sociales dictées dans la Plantationocène. Mais au-delà, c’est toute une manière d’envisager nos espaces, nos communautés humaines et non humaines, et nos environnements qui s’est déracinée.
L’exposition Premier Bourgeons est une première étape de réflexion autour de la transformation d’éléments naturels (végétaux, minéraux) en objets manufacturés.
Jamais tout à fait naturels, ni trop ouvragés, les objets qui se trouvent là sont dans un entre deux, ce sont des matières premières. Avec des assemblages de géographies et de temporalités, il s’agit de traduire la violence qui se cache derrière les paisibles images du quotidien.

Il y a tout d’abord quatre photographies. Chacune de ces images provient d’un site web de vente entre particuliers de terrains agricoles brésilien. Ces photos sont prises au cœur de la forêt amazonienne par les vendeurs, et nous montrent une terre prête à être cultivée. Ces défrichements souvent sauvages sont à la base de la déforestation de plus en plus massive, surtout depuis le début du mandat de Jair Bolsonaro et participent à l’éradication de terres Autochtones. Ces images sont choisies aussi pour leurs qualités esthétiques qui les font étrangement basculer vers la carte postale ou la photographie romantique de vacances. Elles racontent ainsi deux histoires bien distinctes, que l’on peut relier par la banalité de la violence.
À côté, des bois exotiques, comme le palissandre, l’acajou ou l'ébène sont montrés brut. Pas tout à fait arbres, ni objets manufacturés, ils sont simplement des planches, des placages ou des morceaux de grumes. Plutôt que de les contraindre à devenir une forme transformée, j’ai cherché à sublimer leurs essence originales, à les pousser dans leur statut à moitié naturel, à moitié manufacturé déjà préexistant. L’ébène devient une assise, pris en étau entre deux panneaux de contreplaqués de bouleau. Le palissandre et le sapelli pommelé font écho à l'Ouroboros, ce serpent mythologique qui se mord la queue, tout autant qu’à une mue de reptile. L’Acajou cubain, qui est un arbre en voie d’extinction, s’est vu attribuer un clone fabriqué à partir d’un panneau de MDF, dont les multiples individus qui le composent ont fusionné.
Enfin, sont mis en présence un certain nombre de fruits, dont les étiquettes nous indiquent leur appartenance à de grandes entreprises agricoles, parfois complétées de leur provenance géographique. Cette petite constellation gravite vers le centre de la pièce, comme répondant à une force d’attraction. Une évocation au cosmos donc, autant qu’à la conception d’un monde totalisé, où les géographies circulent de manières quasi-autonomes, peut-être régie par la main invisible d’Adam Smith.
Vues de l'exposition à Poush Manifesto en février 2022

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Liza Maignan / SILO / BLVU
Faune, Alice Savoie / Cnap